Taki Shugyo
la Méditation Ascétique sous les Cascades
Avant de parler plus spécifiquement de la méditation sur l'élément eau (l'un des 6 éléments du reliquaire bouddhiste avec la terre, le feu, le vent et l'éther) je vais essayé de définir ce qu'est l'ascèse et la démarche ascétique...
L'Ascète est un "Pèlerin des Profondeurs de la Conscience"! "Tailler" un arbre, ce n'est pas le tuer mais augmenter la puissance de la sève afin que la branche donne un fruit: Tel est le propos de l'ascèse; émonder, "tailler" l'homme pour que celui-ci donne des "fruits"! L'ascèse creuse un vide en soi pour que le Bouddha s'y enracine...L'ascète ne renie pas le corps et l'esprit en mortifiant le premier pour arriver au second... mais il les ouvre tous les deux pour que l'esprit dans le corps devienne un "tabernacle"...Les ascètes sont des alpinistes...des spéléologues de la Conscience. Le quotidien nous vérifie dans notre pratique journalière, mais c'est l'ascèse qui nous fait progresser...
Les 3 phases de l'ascèse:
1) Au premier niveau, on provoque les passions. On casse les habitudes. On réveille les "bêtes" et les "démons" qui nous habitent...On les fait hurler pour savoir où ils se trouvent et pouvoir aller les traquer...et par l'introspection de la Conscience, on descend dans la "cage aux fauves" pour dompter ces derniers!
C'est ce que les mystiques de toutes les traditions nomment: "La descente aux Enfers", comme celle de Dante ou d'Orphée allant chercher sa compagne ou bien celle du dieu japonais Izanagi allant chercher (lui aussi en vain…)son épouse "décédée" dans le royaume des ombres et de la mort...L'enfer est le lieu où se trouve face à face à la nature véritable du moi, de l'égo. Le danger à ce stade, c'est la folie qui guette tous ceux qui commencent l'apnée dans les profondeurs de la Conscience.
2) Au second niveau, par l'observance des Lois et Règles bouddhiques (Dharma), on va faire taire les "animaux intérieurs" pour pouvoir franchir les 6 états de conscience inférieure et pouvoir découvrir "les déserts intérieurs" et accéder au 7ème des 10 états de la Conscience Supérieure. Ce 7ème niveau, c'est celui qui permet d'arriver au 8ème niveau: Celui des Bienheureux, des "Pratekya bouddha" en sanscrit et "Engaku Bouddha" en japonais.
3) Au troisième niveau, l'ascète découvre un lieu de Paix et de ravissement perpétuel. C'est l'accès aux 8ème, 9ème puis 10ème niveau de conscience supérieure: les mondes d'appréhension des Bouddha-pour-soi, des Bodhisattva et des Bouddhas.
Au premier niveau, après avoir expérimenté la culpabilité, la révolte, le refoulement, la honte,...l'ascète accède au second niveau par l'observance des règles du Dharma. L'accès au 3ème niveau de conscience est rendu possible à l'ascète une fois qu'il a transcendé toutes ses faiblesses et mis en marche "la puissance de la louange". C'est par la louange que les "animaux" se transmutent en Dieux..! Au premier et second niveau, l'ascète est un autodidacte; au 3ème niveau, il devient un "Théodidacte": Celui qui reçoit du Bouddha lui-même. Au fond de nous habite une "Présence Divine", une gemme de la nature même de Dieu ou du Bouddha Suprême, mais il nous faut "plonger" jusqu'au 3ème niveau pour pouvoir espérer toucher ce "diamant", ce joyaux inaltérable...
Comment s'effectue cette "plongée" dans les profondeurs de l'intériorité de la conscience?: Le travail spirituel le plus intense se fait dans la Solitude...et dans la mesure où il s'agit d'une solitude profonde, de la recherche du fond, de l'essentiel, je pense que l'on est choisi par la Solitude.
Dans les cavernes des montagnes ou les grottes des déserts, c'est la solitude de la gestation...
Le risque dans la solitude « non choisie », c'est qu'elle puisse toucher subitement à l'Absolu par la contrainte et éventuellement conduire à la folie...comme les gens que l'on enfermait dans les "cachots" en provoquant une "solitude forcée". Dans le "silence de l'ascèse" (car l'ascète ne parle pas en retraite; mugon-no-gyo), la solitude devient un miroir...La solitude fait peur aux débutants-néophytes car ils craignent (à juste titre) d'y devenir fou... Mais l'Ascète lui sait que c'est dans la solitude que les choses se dissipent et que soudain le "regard intérieur" voit... et que "l'oreille du coeur" entend.
Au commencement, après le bruit du bouillonnement du sang dans les oreilles du à la pression artérielle qui n'est que le "murmure" du silence, ce dernier est traversé par des "vociférations de l'âme". C'est le "silence bruyant" qui existe aux 1er et 2ème niveaux de l'ascèse. Dans cette solitude, nous nous voyons... nous nous trouvons...nous apprenons à nous connaître... à nous reconnaître véritablement. La solitude est un miroir placé en face de l'esprit et qui reflète cet esprit comme le reflet de la lune dans l'eau! Qui à part l'ascète peut supporter d'avoir un tel objet qui nous renvoie en permanence les images successives des "masques" qui couvrent "l'oeil du coeur".
La Connaissance du Soi Véritable est le plus difficile des Sentiers à grimper car ce chemin n'est pas tracé à l'avance...chaque ascension est une voie unique où celui qui chemine est toujours le premier à grimper. On aimerait y voir la beauté de la vision d'un bouddha ou la splendeur divine à chaque détour...mais avant de pouvoir ôter les "masques", il faut pouvoir regarder ces masques un à un pour pouvoir s'en défaire! Ce qui est souvent insupportable...
Dans la solitude, la difficulté consiste à comprendre que l'essentiel n'est pas d'agir mais d'être,... d'exister en devenant authentique! L'ascète solitaire n'acquiert rien... mais se débarrasse de tout le superflu. Le silence parle; il enseigne... Si parfois la solitude apparaît comme du brouillard, c'est parce que l'on quitte la conscience commune.
Il y a une flamme qui provient d'un fleuve de feu, dans le regard des ascètes solitaires, qui passe à travers eux!
Le "désert intérieur" (samatha en sanscrit) est atteint lorsque l'homme comprend que tout doit s'intérioriser: L'oreille, le regard, le goût... et tous les 6 sens et 6 moyens de perception. A ce moment, on perçoit un "murmure spécial", une "soif véritable". C'est le "grain de Sénévé" pour les mystiques occidentaux et que les bouddhistes nomment: bodaishin en japonais, bodhicitta en sanscrit, l'aspiration à l'éveil... Le secret qu'enseigne la solitude, c'est le sentier qui mène à ce "Précieux Joyaux" qu'est l'aspiration à l'éveil et qui permet de ressentir le ravissement des Dieux en permanence! Si dans cette solitude, le moteur de nos actions est l'altruisme, alors on devient un « Grand Resplendissant », un Bouddha de Lumière§ Dans la solitude de l'ascèse, le méditant n'abandonne pas le monde des formes... il les accepte pour que certaines l'abandonnent. Il fait tout au contraire pour intégrer les formes et accepte de mourir au temps pour devenir universel! Ceux qui sont dans la "danse des mots" et du bavardage intérieur (et extérieur) ne peuvent percevoir le déploiement de cette "oreille intérieure" que l'on nomme: Conscience Vraie. Ils ne peuvent entendre la beauté et la grandeur du silence...Depuis l'antiquité, dans les grottes et cavernes, les ascètes qui vivent l'intériorité de la solitude perçoivent le "bruissement" de cette source en autrui. Bien que solitaire, l'ascète n'est pas séparé des autres! Isolé au fond de sa caverne, il est en communion constante avec tous ses semblables! Distance et séparation n'existent plus pour lui En son fort intérieur, il ressent toutes les vibrations de l'Univers!
Dans le Shugendo il existe différents types d'ascèses faites en solitaire. Ces ascèses se regroupent en familles liées au 6 éléments de la tour bouddhiste (stupa): La terre (retraites dans les cavernes et grottes, yamagomori ou rokkugyo), l'eau (avec les ablutions dans les rivières, la mer, les lacs, suigyo, mizugyo, ou sous les cascades, voir "takishugyo"), le feu (avec "kassyo zanmai" et "Hiwatari" marches dans le feu )ou cérémonies du feu-goma, l'élément air avec la déambulation en récitant des mantras ou invocations particulières (kaihogyo), et l'éther avec la méditation assise pour obtenir un Corps de Diamant (Tokkogatame meiso).
TAKISHUGYO ou l'ascèse liée à l'élément eau:
Je voudrais signaler le seul ouvrage en français sur les chamanes femmes japonaises du Shugendo écrit par l'ethnologue Anne Bouchy: "Les Oracles de Shirataka" éditions Philippe Piquier ISBN numéro 2-87730-127-3 sur la sibylle Nakai Shigéno écrit en 1992.
Depuis l'antiquité l'eau fut toujours l'élément de purification (avec le feu), un élément alchimique dont le symbolisme est important dans toutes les traditions: Grecque, égyptienne, indienne, tibétaine, chinoise ou bien japonaise... En Inde, la tradition bouddhique rapporte qu'avant d'accepter de boire le lait de la servante Sujata, le Bouddha Gotama se "lava" dans la rivière...Les ablutions rituelles dans le Gange sont réputées depuis le début du Brahmanisme. De même le Taoïsme accorde une importance particulière aux pratiques sous les chutes d'eau comme les Saints "Immortels" des montagnes chinoises pour se débarrasser des "souillures" du monde. C'est donc tout naturellement que les traditions de l'ésotérisme originaires de Chine et d'Inde sont arrivées au Japon. Le Shugendo, emprunt de shamanisme, voit se développer la pratique des ablutions rituelles dans les rivières, la mer ou sous les cascades, comme en Chine...
Au Japon, depuis l'aube des temps, les shamans se plongent dans la mer, les rivières et torrents ou sous les chutes d'eau. Il y a donc une tradition animiste (shintoïstes) de cette pratique (dont parle l'ouvrage d'Anne Bouchy) même jusqu'au XXème siècle. Au Japon, la tradition Bouddhique et syncrétique du Shugendo a persévéré de même! La pratique porte le nom de "Suigyo" si l'eau est versée sur le corps nu en hiver à l'aide de baquets d'eau... de "mizugyo" si les ablutions ont lieu dans des rivières ou torrents... et de "Takishugyo" si cette pratique se déroule sous des cascades consacrées.
Plus qu'un simple rite de purification, la pratique du "takishugyo" est une méditation particulièrement efficace sur le développement de l'énergie intérieure, comme les pratiques du Tumo chez les Tibétains ou le Qikong des Chinois. Néanmoins, dans le "takishugyo", il y a une dissolution des énergies accumulées dans le canal énergétique central Sushuma... ce qui n'existe pas dans le Reiki ou le Qikong chinois. La pratique de l'ascèse sous les cascades peut amener à l'accumulation des énergies nécessaire à une guérison...C'est pour cela que les shamans guérisseurs du Japon en font leur ascèse principale. Comme le montre le livre d'Anne Bouchy, certaines shamans, grâce à cette pratique, peuvent entrer en relation (par la possession) de certaines forces telluriques très puissantes. Le rituel et l'initiation pour passer correctement sous la cascade sont très importants. Ce rite doit être transmis par un Maître habilité! Pour les ascètes du Shugendo, la cascade est le corps de la divinité; de l'énergie du Dragon qui monte vers le ciel alors que le mouvement de l'eau est descendant. Une eau sacrée qui va réveiller le "feu secret du dragon intérieur", le feu de la Kundalini...
La pratique de l'ascèse sous les cascades peut être curative pour soi-même ou les personnes pour lesquelles elle est réalisée. C'est un moyen de développer courage et volonté au début du Sentier spirituel... et elle très positive si on la continue tout au long de sa vie. Mais il y a plusieurs dangers majeurs, en dehors du fait que des pierres peuvent vous arriver sur la tête...Une hormone, la vasopressine, qui rétrécit la lumière des artères est secrétée en grand nombre si la tête est mise sous l'eau froide... C'est cette hormone qui donne envie d'uriner lorsque vous avez froid... si le diamètre des artères se rétrécit violemment sous la chute d'eau, c'est l'anévrisme cérébral...! En outre le froid en hiver peut provoquer une chute de la température du corps qui peut être mortelle! Donc pratiquez avec des personnes compétentes qui vous ont transmis une tradition irréprochable! Ne faire qu'un avec la cascade durant plusieurs minutes et recevoir les "pouvoirs" qui découlent de cette pratique, ne doive pas nous faire oublier que cette pratique peut être dangereuse, surtout en hiver...! Les rythmes de pratique sont différents en fonction des résultats souhaités: Une fois seulement s'il s'agit d'un rite de purification avant un pèlerinage. Si la période ascétique est courte mais intense, elle peut avoir lieu 3 fois par jours sur 7jours ou tous les matins sur 100 ou 1.000 jours cela dépend du résultat recherché... La pratique peut être shintoïste (animiste), bouddhiste (Shugendo) ou ésotérisme pur. Le débutant devra toujours suivre les conseils des anciens!












